Le mont Moret en 1914 : boisé ou pas ?

Haut lieu de la bataille de la Marne à Vitry-le-François, le mont Moret est couvert d’un bois de sapins sur sa partie orientale. Mes recherches m’ont rapidement permis de constater que ce n’était pas le cas lors des combats de septembre 1914. Examinons rapidement les sources à notre disposition : cartes d’état-major, documentation, témoignages et photographies.

  • Les cartes d’état-major

Ci-dessous le mont Moret présenté sur trois cartes d’état-major. Ces trois cartes (notamment la plus proche de la guerre, celle de 1913) montrent clairement que le mont Moret n’était pas boisé, excepté sur ses flancs les plus raides près de la ferme du mont Moret (située, au pied et à l’est de la colline) et quelques pentes près de la grande route. A chaque fois, un exemple de bois est visible notamment près de la grande route à gauche de l’image.

Carte d’état-major réalisée entre 1820 et 1866
Source : Géoportail
Carte d’état-major de 1889
Carte d’état-major de 1913
  • La documentation

La documentation est composée des historiques régimentaires publiés après-guerre (notamment pour les unités allemandes), les Journaux de marche et opérations (JMO) des corps d’armée, divisions, régiments, etc. ainsi que toutes les annexes à ces JMO (comptes-rendus divers, ordres écrits, croquis, etc.).

La présence d’un bois sur un endroit du champ de bataille est quasiment toujours mentionnée. C’est le cas par exemple des bois entre Courdemanges et Chatelraould, près du Château de Courdemanges, à Beaucamp, vers les fermes plus à l’ouest : la Certine, la Croix, etc. Or, aucune source ne fait référence à un quelconque bois de sapins (ou feuillus) sur le mont Moret.

On note en revanche que le 44e régiment d’artillerie de campagne allemand (FAR 44), en position sur les hauteurs entre Blacy et Glannes, voit sans problème les positions françaises sur la hauteur : « (…) D’autre part, on pouvait observer parfaitement au matin du 9 septembre que la hauteur [le mont Moret] avait été occupée par les Français au cours de la nuit, et qu’ils y avaient même creusé des tranchées » (1).

(1) Alfred Stenger et Georg Struz, Das Kgl. Preuss. Triersschen Feldartillerie-Regiment Nr. 44 1899-1919, Druck und Verlag Universsitatsdruckerei Poppen & Ortmann, Freiburg im Breslau, 1934.

  • Les témoignages

Les témoignages de combattants ne mentionnent jamais de bois non plus. Quelques exemples :

Le général Descoings (24e DI) : « Du sommet [du mont Moret], deux croupes allongées se détachent vers l’Ouest, l’une vers Courdemanges, l’autre vers Châtelraould » (2).

Le colonel Campagne, alors en position à Chatelraould avec le 3e bataillon du 107e RI : « A notre droite et en avant, sur une hauteur un peu pompeusement appelée le mont Moret (côte 153), [l’ennemi] a pris pied. Le plateau est encore couvert de sa moisson engerbée. Pour y progresser, les Allemands se faufilent dans les gerbes, que nous voyons avancer peu à peu.» (3)

Enfin, nous disposons des témoignages importants de deux hommes ayant combattu sur le mont Moret : le Français Barethie, soldat au 326e RI de Brive et l’Allemand Walterscheid, Oberleutnant au 69e Régiment d’Infanterie de Trèves (IR 69). Tous deux étaient en position sur la partie est du mont Moret, là même où sont les actuels sapins. Les passages ci-dessous de leurs témoignage sont assez explicites.

Le 326e RI occupa le mont Moret au soir du 8 septembre et y resta jusqu’au matin du 11. Barethie (4) mentionne un troupeau de moutons décimé qui semble attester de la présence de pâtures. A propos des nuits passées sur la hauteur, il écrit : « Nous étions couchés sur la terre nue (…) Pendant la nuit je montais sur le plateau, la lune éclairait un peu, il s’étendait sur une longueur de 800 mètres sur 400 mètres (…) ». En journée, il est amené à quitter son régiment pour se rendre à Chatelraould : « De la plaine on voyait très bien sur le plateau du Mont Moret nos lignes déployées en tirailleurs et qui malgré le bombardement ne bronchaient pas. Bien sûr ils étaient tous morts ! »

L’IR 69 attaque le mont Moret le 8 septembre. Voici quelques extraits de son témoignage : « Nous gravîmes lentement la pente abrupte jusqu’au bord supérieur. De là, nous avions une vue magnifique sur l’évolution de toute la bataille (…) Nous étions couchés avec notre 4e compagnie au bord de la hauteur et cherchions un abri dans les sillons des champs (…) Nous pouvions clairement voir la fumée des tirs des lignes ennemies ainsi que les positions d’artillerie de campagne ennemies (…) Rester ici pour tenir la position aurait été de la folie pure et aurait exigé le dernier de nos hommes dans ce terrain libre et ouvert sur les hauteurs. »

(2) La Bataille de la Marne sur le Front de la 24ème Division (IV Armée), Imprimerie centrale, 21 petite rue de Frignicourt, Vitry le François, 1924.
(3) Le Chemin des Croix, éditions Jules Tallandier, Paris, 1930.
(4) Lettre de l’agent de liaison Barethie (326ème RI). Archive privée.
(5) Un grand Danke Schön à Björn Spitzlei.

  • Les photographies

Les anciennes photos du mont Moret sont rares et penchent également en faveur d’une colline sans couvert végétal. Les trois prises de vue ci-dessous datent de 1915.

Celles du Journal Le Miroir, en noir et blanc, montrent des tombes devant un horizon parfaitement dégagé. On ne peut toutefois pas affirmer que la hauteur est intégralement couverte par l’angle de prise de vue. Quant à la photographie en couleur (autochrome) prise depuis la route de Frignicourt, le mont Moret y figure en arrière-plan, malheureusement éloigné et masqué par des peupliers.

Autochrome de Gervais Courtellemont
Les Champs de bataille de la Marne, 1915
Photo du journal Le Miroir, 1915.

Photo du journal Le Miroir, 1915.
  • Les photographies aériennes

Les photographie reprises ci-dessous proviennent du site Remonter le temps de l’IGN.

Photo aérienne de 1938

Ci-contre la plus ancienne photographie aérienne, prise en 1938.
La terre remuée des champs ressort en couleur claire (craie). Les pentes raides et la partie à l’est du chemin sont plus sombres, couvertes d’herbe. Encore plus sombres, on distingue quelques haies (H), buissons (B) et des zones un peu boisées, essentiellement sur les pentes raides, proches de la ferme du mont Moret, à droite, hors de vue.
On reconnait le tracé de tranchées (T) et un grand rectangle plus clair marquant l’emplacement du cimetière provisoire (CP).
Mon père se souvenait d’une grande haie de sapins qui marquait l’entrée de ce cimetière pendant son enfance, dans les années 1940. Il s’agit probablement de celle visible en (GH), à promixité du chemin. On voit mieux cette rangée de sapins sur la photo suivante.

Photo aérienne de 1953
Photo aérienne de 1962

Les premiers sapins apparaissent enfin sur la photo prise le 31 janvier 1962.

La bonne qualité du cliché permet de l’agrandir (voir ci-dessous) et de distinguer nettement de jeunes plants de sapins alignés.

En 1969, les sapins ont bien grandi et sont clairement visibles.

Photo aérienne de 1962 agrandie
Photo aérienne de 1969

Conclusion 

Il ne fait aucun doute que le mont Moret n’était pas boisé lors des combats de la Bataille de la Marne. Les sapins ont visiblement été plantés à la fin des années 50 ou au début des années 60.

Je remercie quiconque serait en possession de photos anciennes ou autres informations sur le mont Moret (notamment sur le cimetière provisoire) de bien vouloir me contacter.

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